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Le concept de communs a toujours généré une prose complexe et fascinante. Aux confins de la philosophie, de l’activisme et de l’économie, la notion de « communs » continue en 2020 d’interroger notre modèle de société. Pour y voir plus clair sur ce mot-valise aux yeux des néophytes (que nous sommes), Benoît Prieur nous donne la réplique. Cet informaticien indépendant est ce que nous appellerons un multi-contributeur : il participe à Wikipédia, OpenStreetMap, OpenFoodFacts, « et d’autres projets libres » nous apprend-il. Plus qu’un théoricien des communs, Benoît Prieur est un praticien du concept. Interview.

Tout d’abord, qu’est-ce qu’un “commun” et en quoi se distingue-t-il d’un “bien commun” ?

B.P : Le commun est une ressource utilisée et gérée par une communauté. L’eau est un bien commun car si elle concerne l’humanité entière, qui l’utilise, elle n’est pas gérée par la communauté, donc ce n’est pas un commun. En revanche, une boîte à livres construite par des habitants du quartiers, qui vont réfléchir ensemble aux livres qu’ils mettront dedans, qui la repeindront quand elle commencera à s’abîmer, là, c’est un commun. L’exemple souvent utilisé est celui du jardin partagé. Un groupe d’habitant se réunit, décide ensemble de ce qui sera planté là ou là, permet au jardin de grandir, l’entretient et enlève les mauvaises herbes, et chacun en profite. Wikipédia est un commun parce qu’il est entretenu et géré par la communauté.

Mais alors quelle différence pour celui qui utilise l’eau autant que Wikipédia, sans jamais participer ? Tout est du ressort du bien commun pour lui…?

B.P : Non ! Quand j’ouvre mon robinet, l’eau arrive par le travail d’un syndicat des eaux qui gère cette ressource. Je ne peux pas faire partie de cette gestion de l’eau même si j’en ai envie. Et même si le caractère inclusif de la communauté n’est pas forcément un critère (je veux dire que pour contribuer à Wikipédia en français, il faudra par exemple maîtriser la langue française au minimum), mais toute la communauté contribue à faire grandir l’encyclopédie. Si vous avez un jour corrigé une faute via votre IP, c’est une participation. Quelque part, l’utilisation est déjà une forme de participation.

Comment générer de la richesse si on ne vend pas ce que l’on produit ?

B.P : Ça ferait une excellente question pour le bac de philo ! Je crois que tout ne se mesure pas à l’aune de l’acquisition de richesses. Prenez la sécurité sociale ou l’école publique, le service public en général. Wikipédia fonctionne plutôt sur un mode associatif ; l’hébergement est assuré par une fondation qui assure le bon fonctionnement technique. L’objectif, c’est le libre partage de la connaissance, et cela dépasse l’encyclopédie. Il y a des dictionnaires (Wiktionary), des bibliothèques sous licence libre (Wikisource) et plein d’autres projets encore. Ce n’est pas une question d’argent.

Il faut compter sur le temps libre des contributeurs qui sont tous bénévoles. Ce modèle est-il souhaitable ?

B.P : C’est très bien le bénévolat. Il est très souhaitable que les gens ne soient pas rémunérés. La fondation Wikimedia fait un appel aux dons tous les ans et cela permet de faire fonctionner le tout au niveau technique. Le bénévolat devrait être plus valorisé. Le revers pourrait être le versant politique de la question, car il ne faudrait pas que l’État se défausse totalement en s’appuyant sur le bénévolat. Mais c’est très bien de s’impliquer dans la vie de la cité. Les contributeurs aux communs numériques comme Wikipédia pourraient tout aussi bien aider dans le centre social de leur quartier, c’est pareil. C’est un autre mode d’engagement bénévole, en ligne celui-ci.

Capture écran de Wikipédia en arménien
Le mouvement des communs est-il fondamentalement de gauche ou apolitique ? L’opposition farouche à la propriété privée donne a priori une certaine couleur.

B.P : Approcher les communs par le prisme politique ne me convainc vraiment pas. Peut-être qu’il y a une sensibilité de gauche majoritairement partagée mais je n’en suis pas sûr du tout. On peut même avoir une lecture libérale de la chose parce qu’au final, avec les communs, il y a moins de contrôle étatique. Wikipédia fonctionne beaucoup avec la neutralité de point de vue, ce qui est supposer taire les opinions personnelles dans la contribution. Même si ce n’est jamais parfait. Wikipédia met tout en commun mais sous licence libre ; le projet est donc très respectueux du droit d’auteur et donc de la loi. Ce n’est donc pas une approche libertaire qui guide la communauté mais plutôt que la connaissance doit se partager. Tout le monde doit pouvoir se cultiver au sujet de la peinture italienne du 17 ème siècle ou savoir comment les Phéniciens fabriquaient leurs bateaux. Avec du contenu de qualité. Rien à voir avec un clivage gauche-droite.

Est-ce une forme d’utopie héritière des années soixante où la vie en communauté et le partage des biens étaient valorisés et expérimentés par beaucoup ?

B.P : Je ne saurais pas vous dire pour le volet historique, c’est possible. Il faudrait regarder sur Wikipédia … ! Mais il est clair qu’on assiste à l’émergence d’un mouvement où les gens s’organisent ensemble, où tout le monde décide, localement. Il y a une volonté de réappropriation de ce qui nous entoure : l’alimentation, l’énergie… Wikipédia est un exemple de commun connu et reconnu, puisque tout le monde peut participer de chez soi à la gestion de Wikipédia en français. Des personnes vivant au Mali, au Canada, en France et dans d’autres pays non francophones, gèrent au quotidien cette ressource.

La notion de communs, très intellectualisée, n’est-elle pas vouée à rester confidentielle, faute d’accessibilité ?

B.P : Les gens ne se disent pas “tiens, je vais contribuer à ce commun qu’est Wikipédia ou autre”. Le plus souvent, ils cherchent une information, ne la trouvent pas et décident de l’ajouter. La réflexion sur le concept n’est sans doute pas fréquente et n’est pas en soi une motivation à participer. Mais oui, c’est une notion philosophique. Au début, des observateurs de Wikipédia disaient que ça ne marcherait jamais, à cause du contrôle des contenus, qui se fait a posteriori, et l’absence de comité éditorial. Depuis, il existe un adage, presque une blague, qui dit : “ Wikipédia, c’est la seule idée qui ne marche pas du tout en théorie et très bien en pratique”. Mais d’autres domaines fonctionnent sur le même modèle, comme les ruches connectées, des bibliothèques partagées à distance (le projet inventaire.io par exemple)… On peut imaginer qu’un syndicat des eaux décide de faire participer les usagers au fonctionnement du réseau et aux décisions. Wikipédia est juste la démonstration que cela est possible.

Propos recueillis par Nathalie Troquereau

Pour aller plus loin :

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