La culture à la demande : mort de l’art ou boum culturel ?

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À l’instar de Google ou Youtube, Netflix a transfiguré le panorama audiovisuel et multimédia français à la vitesse du générique de Big Bang Theory. Nouvelle norme pour l’industrie culturelle, celle-ci tente de s’adapter vite. Une modernisation des supports et des offres qui suscite méfiance et émulation. Faisons un tour de côté des nouveaux acteurs en ligne de cette industrie en perpétuelle mutation.

Introduction

Marc Dugain l’envisageait dans son roman d’anticipation Transparence. Une industrie culturelle à la demande, où le lecteur-spectateur, au lieu de se laisser surprendre par des œuvres nées des cerveaux fertiles d’artistes, choisirait le thème, la forme, le genre et le temps qu’il voudrait consacrer à l’œuvre. La culture à la demande, avec profil personnalisé, suggestions, voire créations sur-mesure en fonction des goûts de l’utilisateur ? Cela évoque immédiatement le modèle Netflix, poussé au bout de sa logique. Est-ce la direction que prend notre « société du spectacle » *1, où l’on consommerait les biens culturels comme des plats préparés, ou cela tient-il d’une vision paranoïaque et résolument pessimiste, héritée des récits d’anticipation ?

À y regarder de plus près, les plateformes inspirées du système Netflix champignonnent. La formule est déclinée à l’envi. On découvre des plateformes payantes avec profil utilisateur pour : le cinéma d’auteur, les BD digitales webtoons, les séries à écouter en podcast, et même pour les séries à lire. Sur chacune d’entre elle, on retrouve le principe du classement par genre, tendances actuelles, contenus populaires, etc. Un paysage nouveau de l’offre culturelle online se dessine, auquel tentent de s’agréger tous les acteurs pour ne pas se voir rayés de la carte. Ces nouvelles plateformes vont-elles modifier profondément notre façon de nous cultiver et de nous divertir, en modifiant concomitamment la manière de créer et de produire ? Peut-être, mais elles pourraient tout aussi bien prolonger la vie de ces arts sans en modifier l’essence, en leur offrant juste de nouveaux supports. Car dans le fond, qu’importe qu’on raconte des histoires autour d’un feu ou via une plateforme de streaming, les histoires restent et c’est ce qui compte. C’est d’ailleurs le parti pris de la nouvelle plateforme Rocambole.

« Rocambole surfe entre la littérature et le divertissement »

Rocambole n’a pas un an. La plateforme créée par Camille Pichon, une jeune lettrée de 25 ans, propose des feuilletons littéraires. Son slogan est simple : « Les séries, ça se lit aussi ». Pas faux. Alors, « binge reading » de bas étage ou approche maligne pour rendre la lecture attractive ? Réponses par l’intéressée.

Racontez-nous la genèse du projet.

C.P : J’ai suivi des études d’éditions numériques après des études de Lettres Modernes, durant lesquelles j’ai étudié le genre du roman-feuilleton, très en vogue au 18 et 19ème siècles. Je me suis dit qu’il fallait remettre ça au goût du jour et que le genre se prêtait bien aux nouveaux usages. Rocambole est un personnage de roman feuilleton qui a beaucoup marqué les esprits de l’époque, il est le héros des « Drames de Paris » de Ponson Du Terrail. Son nom a d’ailleurs donné l’adjectif « rocambolesque », en références à ses nombreuses péripéties. C’est pour ça que nous l’avons choisi.

Vous inventez une nouvelle forme d’édition en vous entourant de nouveaux auteurs. Comment fonctionne l’entreprise Rocambole ?

C.P : Nous fonctionnons comme une maison d’édition classique. Nous faisons des relectures, réécritures, nous avons des directeurs de collections. Les auteurs (on en compte une trentaine) ont des contrats et touchent des droits d’auteur. Ces derniers ont beaucoup souffert de la gratuité des contenus aux débuts d’Internet, mais les gens en sont revenus. Payer pour de la qualité et pour soutenir la création est entré dans les mœurs. Rocambole est une très jeune start-up (la création officielle de la société date de juin 2019), donc pour l’instant ce n’est pas mirobolant, mais on travaille dur pour être en mesure d’augmenter nos auteurs. La vente des droits ouvre une autre source de rémunération, car on veut aussi se placer comme des agents littéraires auprès des maisons d’édition. On négocie les droits audio de tel auteur pour telle série, on présente des auteurs qui marchent très bien sur l’appli. En pleine guerre des contenus, ça a son importance.

Vous proposez une profusion de séries, une profusion de nouveaux auteurs, tout cela en très peu de temps… La qualité en prend-elle un coup ?

C.P : Il va de soi que nous ne proposons pas les mêmes œuvres que la collection blanche de Gallimard, mais on ne rogne pas sur la qualité. Le genre du roman-feuilleton est un exercice littéraire à part entière. Flaubert et Balzac en écrivaient, ils gagnaient leurs vies grâce à ça ! C’était un genre qui s’écrivait au jour le jour, (publié dans les journaux, NDLR) et dans lequel les auteurs parlaient des faits de société qui intéressaient les gens.

Vous commandez à vos auteurs des séries sur des sujets précis ?  

C.P : Oui, nous avons des pôles d’auteurs. Un pôle pour chaque tendance, composé d’un auteur et d’un scénariste. Ils doivent être en mesure de traiter vite les sujets commandés. Contrairement aux maisons d’édition traditionnelles, nous sommes souples et pouvons mieux rebondir sur l’actualité. C’est un genre qui s’y prête bien. Là par exemple, on va certainement commander une série sur une épidémie…

L’invisible de cette histoire, c’est le lecteur. Quel genre de série préfère-t-il ?

C.P : Ce sont les genres et sous-genres de la Science-Fiction et les Polars / Thrillers qui sont les plus populaires chez nous.

Comment faire pour utiliser Rocambole ?

C.P : Il suffit de télécharger l’application, disponible sur Ios. Dès le 16 mars prochain, l’application sera disponible sur Android et aussi en version Desktop (sur ordinateur). On attend donc plus de lecteurs. L’abonnement est à 4,99 € par mois pour l’accès complet au catalogue. Nous comptons aujourd’hui 1 500 utilisateurs dont les âges oscillent entre 25 et 45 ans, mais nous ne sommes encore que sur Ios. On attend d’être accessibles sur tous les systèmes pour communiquer plus massivement sur le projet.

Les plateformes comme la vôtre se multiplient. Pourtant, le web souffre toujours d’un cruel manque de légitimité par rapport au papier. Cela va-t-il changer avec les nouveaux acteurs que vous incarnez ?

C.P : C’est très français, l’attachement à l’objet livre. Bien sûr, on a de belles maisons d’édition, mais il nait de plus en plus de projets web formidables. Je crois que si le web ne jouit pas de la même légitimité que le papier, c’est parce qu’on n’est pas encore allé au bout de l’usage. D’abord, il faut convaincre les français que lire, même sur un écran, c’est quand même lire. C’est le défi de Rocambole.

Nathalie Troquereau

*1 La Société du spectacle est un essai de Guy Debord, paru en 1967, critique la société de consommation et le capitalisme avec force et sera un des livres-clés de la révolution de 68.

* 2 L’expression binge reading fait référence à la pratique du binge drinking, consistant à boire en grande quantité et en très peu de temps. Le terme s’étend désormais à toute pratique intensive et fut employé à maintes reprises pour Netflix, incitant au binge watching.

Illustration : Yoann Paounoff

Page 2 – « Outbuster l’autre cinéma »

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