La fin du ticket de caisse : moins de papiers, plus de données

Elle est passée inaperçue du grand public alors qu’elle va concerner la totalité des consommateurs français. La loi de lutte contre le gaspillage et favorable à l’économie circulaire prévoit d’interdire l’impression systématique des tickets de caisse (achats, cartes bancaires, automates, facturettes…) dès janvier 2023. Ce qui peut ressembler à un alinéa insignifiant d’un texte rasoir s’avère finalement toucher au quotidien de chacun et soulève une foule de questions. La plus évidente serait : est-ce vraiment une bonne idée ?

https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/article_jo/JORFARTI000041553814

« Vous voulez votre ticket ? » Voilà une phrase que les caissiers en grande surface n’auront plus à prononcer à partir de janvier 2023, et qu’ils ne risquent pas de regretter. Le gâchis de papier, il est vrai, s’avère considérable. « Si 40 % des clients se passent de tickets, nous économiserons 44 000 kilomètres de papier par an, soit davantage que le tour de la Terre », confiait un porte-parole de Système U au journal Le Parisien(1). S’ajoutent d’autres chiffres mirobolants, comme ceux rapportés par France Info, qui révèle un total de 12 milliards de tickets imprimés chaque année, l’équivalent de 150 000 tonnes de papier(2). Des chiffres qui tendent à nous faire adopter cette loi comme l’idée du siècle. Et pourtant, à y regarder de plus près, les preuves d’achat et de paiement dématérialisées ne garantiraient même pas une diminution de la pollution, au contraire…

C’est ce que nous assure Éric Seigne, fondateur de l’association ABUL – Association Bordelaise des Utilisateurs de Logiciels Libres et développeur de profession depuis plus de vingt ans.

« C’est une fausse bonne idée. Déjà, tous les commerçants vont devoir faire des mises à jours de leurs logiciels. Il faudra mettre à la poubelle des outils qui marchent, comme les balances qui pèsent les légumes et sortent des tickets, (c’est un exemple parmi d’autres)

Je connais des commerçants qui ont des balances et une calculette, ils font leur règle de trois et ça fonctionne très bien. On leur dit qu’il faut tout jeter et passer au numérique, ce n’est pas leur métier. »

Confirmation quelques jours plus tard sur un marché de quartier à Bordeaux Rive-Droite.

« Déjà, merci de nous prévenir ! On ne nous dit jamais rien… On apprend tout au dernier moment » se désole la maraîchère qui occupe les places de marché avec sa famille et son camion depuis des années. Et son mari d’ajouter, pendant qu’il pèse une poignée de carottes « en plus, on a dû changer notre matériel y a deux ans, la nouvelle balance, elle produit des tickets papiers ! » souffle-t-il en secouant la tête, résigné.

Le remplacement du matériel existant par du nouveau, qu’il s’agisse de machines ou de logiciels, créera des déchets électroniques parfois inutiles, ou de manière anticipée. Mais au-delà de cet aspect tangible et visible, la dématérialisation des tickets va générer une multiplication des données.

Qui dit données dit stockage dans des data center qui produisent de la chaleur et qui contribuent de manière significative au réchauffement climatique. Une pollution invisible de prime abord, mais dont les effets peuvent se révéler bien plus délétères que quelques kilomètres de papiers jetés à la poubelle. Notre développeur en logiciel libre poursuit dans ce sens, inquiet.

« Beaucoup de gens ne suppriment rien sur leur boite mail puisque sa capacité est gigantesque. Donc le ticket de caisse qui a huit ans, il va rester au fond de la boite. Pourtant, il y a au moins un disque dur sur lequel ce ticket sera stocké, répliqué, sauvegardé. Ça consomme de l’énergie en permanence pour rien. Si la loi avait imaginé le cycle de vie du ticket électronique, passe encore, mais ce n’est pas le cas. On va stocker plein de données pour un fichier qui va servir quelques minutes. Un produit électronique devrait être soumis aux mêmes questions que les autres : quand est-ce qu’il finit sa vie ? Quand est-ce qu’il disparaît ? »

Un travail de sensibilisation de la population sur l’impact des déchets numériques semble plus que jamais nécessaire. Si la crainte d’une pollution accrue et les difficultés pour certains commerçants de se mettre à la page font partie des problèmes soulevés par cet article de loi, une dernière problématique demeure, celle de données personnelles. Éric nous éclaire encore ici, sans pour autant nous rassurer.

« Je n’arrête pas de lire sur Internet des vendeurs qui nous disent que c’est une aubaine parce qu’on va pouvoir collecter les adresses mails des clients et pouvoir se faire un beau fichier clients(3). Mais le fait qu’on collecte les mails fait que les hébergeurs de boites mails vont se retrouver à stocker tous nos tickets de caisses… Jusqu’à présent, ils n’avaient pas accès à ces informations-là. Ils ne savaient pas ce qu’on mettaient dans nos caddies et là, on va leur donner sur un plateau d’argent. Ça me gêne parce qu’on retrouve les mêmes gafam, qui en tireront les informations pertinentes » s’alarme celui qui travaille dans le logiciel libre, et qui nous explique avoir développé une alternative. Celle-ci permettrait au client de flasher son ticket de caisse sous forme de QR code. Pas d’intermédiaire, pas de mail, juste le logiciel du commerçant et le smartphone du client, qui stocke son fichier où il le souhaite. Pas mal, mais ça laisse encore de côté tous les français dits « éloignés du numérique », qui ne possèdent pas forcément une adresse mail ou ne savent pas l’utiliser, ainsi que tous ceux qui ne savent pas flasher un QR code. Selon les dernières études, l’illectronisme touchait 17% de la population(4).

On pourrait alors ouvrir la foire aux bonnes résolutions et enjoindre tout le monde à s’informer sur les effets de la pollution numérique, sur le cadre rgpd, sur l’intérêt de privilégier les logiciels libres ou encore l’importance d’apprendre à chacun à utiliser les outils de bases d’Internet pour être autonome en 2023. On pourrait, mais soyons plus radicaux. Écoutons cette maxime de sagesse prononcée par Chloé Murad, militante écologiste et cofondatrice de la ressourcerie La Boucle(5) :

« Pourquoi sommes-nous obligés de produire autant de tickets de caisses ?! Le ticket de caisse le moins polluant, c’est celui qu’on ne produit pas. »

Traduction : pourquoi on ne consommerait pas moins ? Élémentaire.

Nathalie Troquereau

(1) https://www.leparisien.fr/economie/consommation/dans-la-grande-distribution-le-ticket-de-caisse-ce-nest-plus-automatique-10-05-2021-GRLKYXGK4RGDTK27VSPEBSTDPI.php

(2) https://www.francetvinfo.fr/monde/environnement/consommation-la-suppression-du-ticket-de-caisse-une-fausse-bonne-idee_5092267.html

(3) https://www.francenum.gouv.fr/guides-et-conseils/developpement-commercial/gestion-des-donnees-clients/comment-transformer-la-fin

(4) https://numeriquesolidaire.fr/2019/11/18/les-derniers-chiffres-de-linsee-sur-les-usages-numeriques-des-francais/

(5)https://www.la-boucle.fr/