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Il était une fois un écran, qui allait dévorer tous les petits enfants…

Les écrans sont très fortement déconseillés avant l’âge de trois ans, et doivent être apprivoisés avec vigilance à partir de là. Un principe qui fait consensus chez les médecins et spécialistes. Pourtant, les enfants évoluent au milieu de ces écrans dont on leur cache le contenu. Alors comment évoquer le numérique et ses supports auprès des petits ? La littérature enfants qui s’empare du sujet remplit sa mission de médiatrice et de porteuse de réponses, laissant une place à l’imaginaire plus ou moins restreinte selon les signatures.

Les éditions Lapin, connues pour publier notamment les albums du caricaturiste Marc Dubuisson, possèdent une branche jeunesse naturellement nommée les éditions Petit Lapin. Une de leurs dernières parutions propose de revisiter le mythe du Grand Méchant Loup à l’ère d’Internet post #Metoo. L’autrice du « Loup et les 7 chevrettes d’Internet », qui est aussi institutrice et enseignante référente aux usages numériques déclare : « je n’ai pas trouvé de meilleur moyen pour faire de la médiation que les livres ». Alice Chareyron s’amuse avec la trame du Petit Chaperon Rouge pour expliquer ici les dangers que peuvent comporter les rencontres en ligne et la mise en scène de soi sur les réseaux.

« C’est un loup de l’ancienne génération. Il a eu son heure de gloire, c’était le Grand Méchant Loup, il était connu et craint. Sauf qu’il n’y a plus de forêt et il n’a plus les codes ! » La forêt remplacée par la jungle d’Internet, ça donne un loup qui tente de tromper ses proies pour abuser d’elles mais les mignonnes chevrettes elles-mêmes ont menti, et se révèlent être des ogresses qui dévorent le loup, (chez lui, puisqu’il les y avait invitées).

L’enseignante, qui prendra d’ailleurs la tête des éditions Petit Lapin prochainement, aborde ce thème avec humour et dérision. Un ton qu’on ne retrouve pas si souvent dans les autres ouvrages qui gravitent autour du même thème. Et pour connaître ceux de référence, qui de mieux placé qu’une libraire jeunesse ?

Extrait de l’album Le Loup et les 7 Chevrettes d’Alice Chaa et Princesse H

Nathalie Ventax dirige la librairie Comptines à Bordeaux. Elle nous délivre une liste d’albums tout droit tirée d’un dossier titré « Accros aux écrans et dangers d’Internet ». Ça donne une idée de la manière d’appréhender le numérique dans les œuvres jeunesse : par la peur. Je lui demande si il existe des albums de fiction, de détournement de contes, ou autres, qui parleraient du numérique aux tout-petits sous un angle plus imagé, rigolo, voire positif. « Pas vraiment… Par contre, on a des choses très rigolotes sur l’addiction des parents ! » répond-elle, amusée. Les tout-petits ne sont, a priori, pas encore concernés par les problèmes de haine en ligne, d’heures perdues sur les réseaux ou sur des jeux vidéos. En revanche, ils sont exposés à un autre problème : le manque d’attention des parents, absorbés par leur téléphone, leur tablette, leur télé, leur ordinateur. « On a le « Doudou de maman » qui est très bien, ou encore « Papa est connecté » » conseille-t-elle.

Après avoir parcouru une dizaine de titres, le constat s’impose : le sujet sera abordé par le prisme négatif de manière systématique. Qu’il s’agisse de mise en garde ou de dénigrement de l’outil (souvent réduit au statut de simple support), le numérique est présenté comme un écran maléfique, qui empêche les enfants de sortir profiter de la nature, qui vole des moments privilégiés avec les parents, qui met en danger ceux qui sont mal encadrés ou mal informés sur le sujet. Malgré une approche plutôt négative de la part des auteurs jeunesse, notre libraire et les bibliothécaires sollicitées nous ont conseillé de très bons ouvrages, qui conjuguent humour et malice avec prévention et morale.

C’est un livre, de Lane Smith, Gallimard Jeunesse, 2010 / C’est un petit livre, de Lane Smith, Gallimard Jeunesse, 2012

Le parti pris est original. Le petit âne et le singe sont assis face à face dans leur salon. Le singe lit un livre. L’âne le martèle de questions sur cet étrange objet, bien différent de l’ordinateur qui repose sur ses genoux. « Comment on fait défiler le texte ? » « On peut faire des combats entre personnages ? » « Il a un code d’accès ? Il faut un pseudo ? », une foule d’interrogations auxquelles le singe répond inlassablement « Non. Non. C’est un livre ». Bien ficelé et simple, l’album énumère les différences entre les supports. Il part du point de vue d’un digital native qui va découvrir le plaisir de se plonger dans un livre. Le caractère répétitif amuse l’enfant en plus d’être pédagogique. Une vraie réussite, qui a si bien marché que l’auteur en a sorti une version pour les plus petits. La même trame va se dérouler, mais cette fois, l’âne et le singe sont en couches-culottes et les questions de l’âne sont celles d’un bébé : « Ça se mâchouille ? », « Ça peut voler ? »…

Le Doudou de Maman, de Denis Lévy-Soussan et Marjorie Béal, éditions du Ricochet, 2015

Petite fable amusante où chaque parent, chaque enfant peut s’identifier. La petite fille qui raconte l’histoire décrit la relation de sa maman avec son doudou, qui n’est autre que son téléphone. Elle lui chatouille le ventre pour qu’il fasse de la musique, elle lui raconte tous ses secrets, elle s’endort avec lui et l’emmène au travail, dans la salle de bain… Et la petite fille, à qui on répète qu’il faut laisser doudou à la maison quand on part à l’école, qu’il faut s’habituer à vivre sans, trouve la situation injuste. Elle estime même qu’elle arrive mieux à se passer de son doudou que sa mère du sien ! Elle décide de cacher le doudou de sa maman, pour l’aider à devenir une grande fille. Une approche maligne, qui ne culpabilise pas l’enfant mais responsabilise le parent, avec beaucoup de tendresse.

Clic, Clic, Danger ! De Jeanne Willis et Tony Ross, Gallimard Jeunesse, 2014

C’est l’histoire d’une petite poussinnette bien imprudente. À peine sortie de l’œuf, elle court naviguer sur le web en faisant d’abord du shopping pour elle et ses copains de la ferme, puis en se rendant sur un site de rencontres. Elle fait ça la nuit, en cachette, sur l’ordinateur du fermier et n’en parle pas à ses parents. Dans la bois Rusé, elle part rencontrer son nouvel ami poussin, mais c’est un Renard qui l’attend, et celui-ci a déjà dressé la table pour la déguster. Une morale sans pitié, comme dans Le Loup et l’Agneau de La Fontaine. Les illustrations sont très amusantes et le texte joueur, un ton bien adapté au très jeune public.

#boucledor, de Jeanne Willis et Tony Ross, éditions Little Urban, 2019

Destiné aux plus grands, ou à tous ceux qui ont déjà la possibilité de poster et de partager des contenus sur Internet, #boucledor revisite le conte bien connu pour exposer les dangers de se mettre en scène sur les réseaux. Boucle d’Or recherche amis et attention, et compte sur les réseaux pour la combler. Elle partage donc des photos de son bébé de petit frère et autres images rigolotes. Mais quand l’attention de ses amis – ou plutôt, de ses abonnés – se tarit, elle décide de frapper fort et fait de grosses bêtises dans la maison des ours, en documentant bien le tout sur la Toile. Résultat, les ours la dénoncent (trop facile de la retrouver), elle est punie et souffre désormais d’une très mauvaise image auprès des gens. Ils ne se fient qu’à ce qu’ils voient en ligne car ça n’a pas été effacé, même si Boucle d’Or a compris sa leçon. Mieux vaut bien réfléchir avant de poster quoi que ce soit, conclut-elle.

Les Écrans, Docteur Catherine Dolto et Robin, éditions Gallimard Jeunesse Giboulées

On s’écarte de la fiction pour adopter un ton pédagogique, qui décrit toutes les situations où l’on se retrouve confronté aux écrans, ce à quoi ils peuvent servir, et tous les dangers qu’ils font encourir aux enfants comme aux adultes. L’optique n’est pas d’amuser mais de prévenir de manière plus directe. L’ouvrage se termine même sur une liste de recommandations dont « jamais d’écran avant 3 ans », « Jamais tout seul devant son écran », « pas de téléphone sans oreillettes, même pour les grandes personnes »…

Nathalie Troquereau

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