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Wikipédia, une arme de guerre pour les ukrainiens

Bientôt trois mois que l’Ukraine a été envahi par l’armée russe. Le conflit s’enlise et revêt autant un caractère passé avec ses lignes de chars, qu’inédit, du fait de ce nouveau terrain dénommé Internet. Wikipédia, l’encyclopédie libre historique du net, existe dans plus de 280 langues dont l’ukrainien et le russe. Dans cette guerre de l’information ou de la communication, appelez-la comme vous voudrez, les pages wikipédia détiennent à peu près autant de pouvoir que des munitions guerrières classiques. Alors comment ce terrain est-il disputé ? Pierre-Yves Beaudouin, administrateur de Wikimédia France, 18 ans de contributions au compteur et ancien président de la structure, nous répond.

À gauche, le logo de Wikimédia France, qui est une émanation de Wikimedia à l’échelle nationale, sous forme d’association 1901. À droite, le portrait de notre interlocuteur, Pierre-Yves Beaudouin.

Avez-vous constaté ou contré des attaques informationnelles sur les pages Wikipédia qui concernent l’Ukraine et plus particulièrement le conflit avec la Russie ? Existe-t-il des sortes de trolls qui tentent de modifier les contenus des pages ?

Pierre-Yves Beaudouin : Les wikipédias fonctionnent par langues. Ce n’est pas facile pour tout le monde de contribuer, nos amis francophones en RDC (République démocratique du Congo, ndlr) par exemple annulent les ateliers de contribution parce que ça tire à la kalachnikov, donc la contribution n’est pas leur priorité… Pour contribuer, il faut de bonnes conditions : avoir l’électricité, une bonne connexion etc. Les francophones qui vivent en Ukraine n’ont pas tous fait de Wikipédia leur priorité et c’est bien normal. Même si certains continuent depuis des abris en sous-sol. Ils nous disent qu’ils se sentent utiles à leur culture en documentant le conflit, car c’est aussi une guerre d’éradication de la culture ukrainienne. Internet continue de fonctionner étonnamment assez bien en Ukraine. Et pour revenir à votre question, les articles sont temporairement protégés en écriture. Ce n’est pas le fonctionnement privilégié de Wikipédia mais on le fait sur les sujets vraiment polémiques ou chauds, comme les biographies de chefs d’État au pouvoir. Sinon, c’est impossible de rédiger ces articles dans le calme (je pense à Trump!). Pour les publier, il faut justifier d’un certain nombre de contributions, faire partie des gens expérimentés qui ont fait leurs preuves. Cela évite les dérives, parce que ce sont des articles basés sur des sources de qualité. On ne peut pas arriver avec Sputnik comme source (agence de presse russe, ndlr), ça ne passera pas.

Les logos de l’agence de presse Sputnik et du canal d’information Russia Today, tous deux interdits d’émettre en UE depuis le 2 mars 2022

Cela permet d’éviter la présence de plein d’internautes qui du coup, se retrouvent sur des réseaux sociaux et vont très peu sur Wikipédia. Il ne peut y avoir une vague de désinformation du jour au lendemain, ce sont plutôt Twitter ou Facebook qui sont fragiles là-dessus. Si on veut faire de l’entrisme chez Wikipédia, il faut s’y prendre à l’avance. C’est un travail de longue haleine, ça prendra des mois voire des années*.

Vous pensez quoi des actions-sanctions menées par les Anonymous contre le Kremlin ? La guerre se fait-elle autant sur le web aujourd’hui avec des bataillons d’un nouveau genre ?

Pierre-Yves Beaudouin : Les attaques pour faire tomber les sites, c’est gentillet mais ça ne change pas la face de la guerre. Ça bloque les sites 24H ou 48H. Les Anonymous font aussi du vol de données, mais on a peu d’infos là-dessus, sur ce qu’ils en font etc. Par contre, l’armée ukrainienne a créé une branche. Elle a mis en place une division « Guerre Numérique » qui recrute massivement. Ils ont appelé à l’aide les internautes et informaticiens pour qu’ils viennent leur donner un coup de main.

Ils doivent sûrement recruter des gens sans compétence mais aussi des personnes qualifiées et utiles à la guerre. Le wikipédia ukrainien, dès l’invasion, a mis en place une page listant tous les conseils et invitant notamment à rejoindre cette armée en ligne. Leur wikipédia s’est très vite mobilisé et transformé en wikipédia de guerre. Ils ont mis un bandeau sur toutes les pages avec un petit logo en forme de tank.

Page en ukrainien listant les ressources utiles durant l’invasion, avec le logo tank et la phrase qui suit : « Invasion russe de l’Ukraine: comment aider et obtenir de l’aide pendant la guerre ». Aller sur cette page

En outre, ils continuent les activités normales mais ont assoupli les critères d’admissibilité des articles. Ils acceptent que chaque soldat mort au combat ait sa biographie sur Wikipédia. On avait vécu la même chose avec le 11 septembre 2001. Wikipédia venait d’être créé et les américains l’ont très vite transformé en mémorial des victimes. Au bout de quelques années, ils ont accepté le fait que toutes les pages n’avaient pas forcément leur place sur le site. Nous l’avions fait après le Bataclan aussi…

>> Lire aussi : C’est quoi, un hacktiviste ?

La loi anti-fake news de Poutine a-t-elle des conséquences sur les pages Wikipédia et met-elle en danger les contributeurs qui ne la respecteraient pas ?

Pierre-Yves Beaudouin : On voit que Wikipédia a été créé aux États-Unis. C’est un challenge de le faire vivre dans des régimes autoritaires, ça n’a pas été conçu pour des pays où il y a le KGB ! La loi anti-fake news de Poutine impose un vocabulaire et Wikipédia préfère la censure à un traitement biaisé de l’information.

Les articles du wikipédia russe ressemblent à peu près aux francophones, c’est d’ailleurs pour ça que les autorités russes menacent de censurer le site. L’article sur l’invasion s’appelle bien « Invasion » et non « opération spéciale ». La Wikimedia Foundation vient de prendre une amende de 5 millions de roubles ! Accusation de fake news. Et comme les articles n’ont pas été corrigés ni retirés après le signalement russe, il va y avoir plusieurs amendes, puis certainement un blocage. Nous avions été jusque là assez épargnés, puisque d’autres sont déjà interdits en Russie comme Twitter.

On focalise sur la Russie, mais ce genre de lois émerge dans pas mal de pays. Ce sont surtout les journalistes qui trinquent, les blogueurs ça commence aussi. Au début, c’était surtout pour mettre la pression aux gros comme Google ou Wikipédia mais là, ça commence à toucher vraiment les gens derrière, ce qui est bien plus embêtant. Nous, on se base sur la transparence. Les articles, grâce à l’historique, on peut voir qui les rédige et qui les modifie. Dans le wikipédia russe et biélorusse, il a fallu masquer ça, pour ne pas que la police et les pouvoirs publics l’utilisent pour arrêter les rédacteurs. Mais il n’y a pas de solution miracle, si des pouvoirs très autoritaires veulent nous arrêter, ils arriveront à retrouver les gens derrière les pseudonymes. C’est problématique que cette transparence, qui permet de faire fonctionner wikipédia et grâce à laquelle les gens ont confiance, nous devienne préjudiciable.

Nathalie Troquereau

*c’est ce qu’illustre l’affaire « WikiZédia », dans laquelle un contributeur d’extrême-droite et pro-Zemmour a modifié et orienté de multiples pages dans le but de faire passer les idées de l’ex-candidat comme intégrées au discours commun. Relire les détails de l’affaire avec l’article de Numerama signé Marie Turcan.

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